Le bijou de famille

by Louise

Notez l’absence de pluriel dans mon titre. Pourtant elle était facile. Ah si. 

C’est l’histoire d’une femme. Assise là, à coté de moi. Sur la table, napée d’une matière cirée que chaque occupant s’efforce de fader un peu plus à chaque repas, ses mains s’activent. Clac. Clac. Clac.

Nous sommes en 1988 ou peut-être même 1990. Qui s’en souvient? Les haricots, dépouillés de leurs extrémités, s’entassent dans le seau dont il manque déjà l’anse. Il ne sera jamais réparé. La scène se déroule dans l’arrière cuisine, sur des chaises inconfortables, que la salle commune ne daigne plus accueillir. Tout comme ce genre d’activité, qui, sait-on jamais, pourrait souiller celle qui ne voit jamais les mains embourbées. Dans cet antre bien sombre, mon frère prétend nous épauler, en disposant chaque tas grâce à son tractopelle miniature. Le pire, c’est que lui aussi gagnera ses 2 francs, à l’arrivée. L’avantage du petit dernier. De mon coté, lassée du travail manuel,  je tente l’invention d’une machine à décapiter le légume. Les ciseaux ne sont qu’à moitié satisfaisants. Le couteau aiguisé fonctionne à merveille. Mais le temps requis, pour aligner les condamnés avant que la guillotine ne vienne les trancher, s’avère peu rentable. Ce sera donc à la main. Clac. Clac. Clac.

Il est beau ton collier, je lui dis. Mamie me sourit. Elle l’a eu pour ses 18 ans. Je la regarde, Mamie. J’essaie de l’imaginer sans son dentier. Je me concentre, lui efface mentalement quelques rides, mais non rien n’y fait. Mamie n’a jamais eu 18 ans. “Tu l’auras plus tard, mais à une seule condition : que tu tiennes ta promesse”.

J’imagine déjà Mamie Capitaliste me soudoyer quelque tache ménagère, contre de l’or. Mamie a toujours eu sa propre définition du commerce équitable. Il n’est est rien. “Quoiqu’il arrive, je veux que tu me promettes d’avoir toujours  le choix”. Je ne comprends pas bien la portée de sa requête. Je dis oui, Mamie. Avoir, le choix, ca doit être facile. Il suffit de choisir.

Il y a quelques années, le collier est venu se pendre à mon cou. Sublime. Et lourd. Je lui en ai voulu, parfois, à cet amoncellement de métal, de m’avoir dès lors interdit la commisération. J’aurais aimé, moi aussi, prétendre ne pas avoir le choix. Pouvoir me résoudre devant l’absence d’arbitre, dissimuler mes peurs derrière un gros tas de ” je n’y peux rien, les choses sont ainsi faites”. Etre victime de mes impossibilités.

C’est l’histoire d’une femme, qui avec un collier, m’a expliqué des années de féminisme. Sans meme le soupçonner.

Mais qui n’aura jamais été foutue de breveter une machine à décapiter les haricots…

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