Odette England- La mémoire

January 28, 2014

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C’est l’histoire d’une jeune Australienne, dont les premiers souvenirs s’éparpillent au gré des herbes folles qui parsèment une ancienne ferme familiale. Ceux-ci sont vagues, malgré les albums familiaux, dont on ne connait plus très bien le rôle : imprimer la mémoire, ou la ré-inventer, avec pour seul guide une unité de lieu et de temps. C’est une histoire fantasmée, faite de taules et de vieilles pierres, de courses folles dans le vent, de lait à même le bidon, de paille qui gratte les jambes et de fumier encore chaud. Celle-ci s’interrompt en 1989, lorsque les prix du lait dégringolent et que l’éventualité d’une faillite se fait plus menaçante. La ferme est alors vendue, Odette England a 14 ans.

Vingt deux ans plus tard, Odette entreprend de retravailler ses souvenirs. Elle demande ainsi à  ses parents de parcourir à nouveau la ferme, chaque mois pendant un an. D’une drôle de façon, cependant : des négatifs photos sont fixés sous leurs semelles. Ces négatifs correspondent à des clichés recueillis 5 ans plus tôt par la jeune femme, lors d’une visite en forme de pèlerinage. Ils ont été pris exactement de la même manière que des photos existantes, sur lesquelles Odette a posé, enfant. La photographe choisit néanmoins de s’effacer du décor et de son souvenir, pour s’attaquer à sa reconstruction.  Petit à petit, les piétinements parentaux déchirent, polissent, arrachent les bouts de mémoire figés sur la pellicule. Au gré de leurs errances, néanmoins téléguidées par leur propre fille, les parents remodèlent les souvenirs d’Odette.  Il en résulte des négatifs abimés, recollés,  mais marqués par une empreinte nouvelle qui redéfinit de nouvelles réminiscences.

Ceux et celles qui me lisent savent que je suis une petite “bouseuse” : naturellement, cette série de photos ne pouvait que me toucher (je m’amuse de l’universalité de ces cliches, tant la photo avec la camionnette rouge aurait pu être prise chez moi). Ceux  qui me lisent savent aussi que le travail de mémoire est un thème qui m’est cher, car je suis fascinée par ce qui nous façonne.  Une grande partie de moi croit à l’acquis, plus qu’à l’inné. Dans ce travail, Odette démontre que mes les expériences passées peuvent être réinventées. Moi qui croyais le souvenir figé, je m’amuse ici de sa manipulation et me demande celui que je choisirais de remodeler, si l’opportunité m’était donnée. Celui où je me tapais la honte de ma vie, peut-être?

Screen Shot 2013-12-01 at 10.40.39 AM Screen Shot 2013-12-01 at 10.42.56 AM Screen Shot 2013-12-01 at 10.41.45 AM Screen Shot 2013-12-01 at 10.41.11 AMSource photos: http://www.odetteengland.com/ découverte grâce au musée de photographie contemporaine à Chicago.

8 comments

  • Val Làô sur la Colline

    Yessss ! ça bouge ici !
    Quel bonheur de te retrouver ! (ça va ? pas trop congelée ?) et pour une si belle histoire. Oh que j’aime ta définition des albums photo : “imprimer la mémoire, ou la ré-inventer” – c’est beau, c’est beau.
    Merci pour cette jolie parenthèse…

    • Louise

      La magie de l’internet, on me croyait morte, et voilà! :)
      On se les caille sévère, c’est chaud aujourd’hui (enfin non, et c’est tout le problème…). -26ºC aujourd’hui, ressenti -33ºC avec le vent, c’est un peu dur quand même! Mais il fait un soleil tellement magnifique qu’on ne se plaint pas trop :)
      Et toi, ca va?

  • Val Làô sur la Colline

    Je ne te croyais pas morte du tout, juste avec une vie…
    Idem de mon côté, la vie c’est pas que sur Internet !
    (mais -33°C quand même, c’est pas une vie !)

    • Louise

      Voilà, la vie, ca prend tu temps cette chose là! :)
      Ca y est, on est repassé au dessus des -10ºC, alleluia….

  • Le maillage des lectures

    Je n’ai presque (jamais) commenté votre blog (je préfère commencer par vouvoyer..), mais j’avais envie de saluer votre retour, j’aime beaucoup vous lire, et pas uniquement parce que je suis aussi native de Bretagne. Le thème de la mémoire me touche, j’en ai fait l’armature du blog que j’ai commencé il y a quelques mois : le souvenir de toutes mes lectures (notées au fur et à mesure dans un cahier depuis l’âge de 14 ans), ce qui m’en reste aujourd’hui, quelle(s) autre(s) lecture(s) ça a entraîné, l’évolution du goût, etc. La mémoire est largement une construction, que l’on retouche plus ou moins en fonction du présent… Le passé est un terrain de jeu fascinant pour l’intelligence et l’imagination!

  • Louise

    Merci pour votre commentaire, je suis flattée, je viens de passer sur votre blog, et quel talent d’écriture!
    Je m’intéresse en effet beaucoup à la façon dont nous stockons nos souvenirs, parfois enjolivés, parfois dramatisés. Je m’amuse souvent de la différence de perceptions entre mes frères et soeur, par exemple, face à un évènement que nous avons pourtant vécu en commun, et de ce que ces perceptions ont créées en nous.
    Le souvenir de lectures, quelle bonne idée. Il y a tellement de livres que j’ai lus, et dont je ne me rappelle même pas le sujet! Quel dommage.

    • Le maillage des lectures

      C’est un peu le point de départ du blog : je regardais ma liste de lectures sans que beaucoup de titres ne m’évoquent quoi que ce soit. C’est assez humiliant… C’est aussi la décision de lire autrement, moins, mais plus attentivement. Pas toujours facile, nous sommes sans cesse requis!

  • Laurence

    Ah, je suis ravie de te retrouver … surtout avec un si joli billet sur le souvenir !!

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